Cher cancer, faut-il dire « oncologue » ou « cancérologue » pour désigner celui dont le métier est de te détruire ta sale face de crabe?

Cher ex- cancer,

Ça va ma biche ? Tu as bien pourri des milliers de vies comme tu kiffes le faire en cette année 2015 ? Tu as atteint ton quota ?

Aujourd’hui, j’aimerais t’apporter une précision sémantique sur la spécialité de médecine qui a pour vocation de te détruire ta face de crabe, ta sale race de merde: la « cancérologie ». Ou « oncologie », car on entend de plus en plus ce terme. Tu te demandes peut-être quelle est la différence entre ces deux termes, « cancérologie » et « oncologie » ?

Apparemment aucune. Apparemment. Si ce n’est un détail. Le service d’oncologie, ce n’est pas le service où l’on soigne les ongles incarnés. Non, rien à voir, l’oncologie est une appellation différente pour désigner la cancérologie: ce sont deux termes différents mais qui signifient strictement la même chose. La seule différence tient à la racine du terme : « onco » vient du grec ancien, « onkos », qui signifie « masse », ou « tas » – comme « tas » de merde- alors que « cancer » vient du latin « cancer, cancri », qui signifie « crabe ».

Mais finalement, que la racine soit latine ou grecque, il s’agit bien de la même racine : la racine du Mal. Ainsi, « cancérologie » et « oncologie » désignent la même spécialité de médecine et les mêmes services d’un hôpital; et « cancérologues » ou « oncologues » exercent le même métier, la seule différence étant sémantique.

Cher cancer, je sais ce que tu vas me répondre (ou pas): puisque  « cancérologie » et « oncologie » désignent exactement la même spécialité, pourquoi recourir de moins en moins au terme de « cancérologie », dont tout le monde saisit la signification, pour lui préférer le terme plus confidentiel d’ « oncologie », bien moins évocateur pour le patient lambda ?

J’ai, cher ex-cancer, ma petite théorie à ce sujet. Dans le domaine des maladies graves, il y a des termes qui font moins peur que d’autres : « oncologie » fait moins peur que « cancérologie ». Quand on rencontre un « cancérologue », on se dit qu’on va peut-être crever, alors que quand on voit un « oncologue », on se dit qu’on va peut-être guérir. Ça change tout pour le patient dans son rapport à la maladie.  Quant au médecin, il lui sera plus aisé de délivrer un message positif à un patient serein, prêt à se battre dans un service d' »oncologie », qu’à un patient angoissé qui a la chair de poule chaque fois qu’il entend le mot « cancer » (et donc « cancérologie »). C’est en effet plus facile de rassurer quelqu’un en utilisant des termes scientifiques qu’il ne comprend pas : si le vocabulaire utilisé n’est pas accessible au commun des mortels, c’est que c’est que le médecin est vraiment bon et sérieux.

L’utilisation du terme d’ « oncologie » plutôt que de « cancérologie » est également utilise au radiologue, lors des premiers soupçons de la maladie, avant même que nous ayons déjà rencontré le spécialiste :

Le radiologue : « Au regard des images, je les ai transmises à l’oncologue, qui va vous rencontrer dès demain »

– Le patient : « Euh, bon d’accord, mais qu’est-ce que j’ai concrètement ? »

– Le radiologue : « L’oncologue vous expliquera cela mieux que moi. Mais il va falloir mettre en place un traitement pour réduire les masses ganglionnaires qui vous font souffrir »

– le patient : « Euh, oui, bon d’accord ».

On voit tout de suite l’avantage d’utiliser un terme confidentiel comme celui d’ « oncologue », ou en tout cas un terme dont tout le monde ne comprend pas le sens, ce qui était mon cas à l’époque. En sortant, je m’interrogeais : « onco… Oncle ? Ca serait une maladie hériditaire ? ou onco…ongle ? Mais quel rapport entre un oncle incarné et mon mal de dos?

Imaginons maintenant la même conversation avec le radiologue, mais dans le cas où celui-ci parlerait plus d’un oncologue, mais d’un cancérologue.

– Le radiologue : « Au regard des images, je vous ai pris un rendez-vous dès demain avec un cancérologue ».

– Le Patient : « Hein ? Quoi ? Un cancer ? Mais c’est pas possible ! Dites moi toute la vérité docteur. Est-ce que je vais mourir ? »

En voyant un « oncologue », on voit la maladie arriver plus doucement : d’abord une suspicion, puis un doute sérieux, et enfin l’oncologue finit par poser le terme de « cancer ». De la même façon, annoncer à ses proches que l’on a une « tumeur » les préserve davantage que de leur dire que l’on a un « cancer » :

– Ma mère : « Bon, on dira à ta grand-mère que tu as une tumeur, ça fait moins peur que de dire que tu as un cancer ».

– Moi : «  euh…. Oui, comme tu veux. En même temps, tumeur, on entend « Tu mœurs, en deux mots ».

– Ma mère : « Tu trouves ? Enfin « tumeur », on imagine un truc plus petit, localisé, alors que cancer, ça fait tout de suite plus généralisé, métastasé »

– Moi : « Bon, comme tu veux, mais quitte à avoir un truc grave, je veux pas non plus qu’on minimise mon mal, je veux en profiter pour être le chouchou de Mamie ».

 

De la même façon, on dira plutôt, « on commence le traitement » que « on commence la chimiothérapie ». A la rigueur, si l’on veut utiliser le terme de « chimiothérapie », on emploiera plutôt son doux diminutif de « chimio », pas simplement pour raccourcir le terme, mais surtout pour le rendre moins agressif à l’oreille : « Chimiothérapie », on imagine tout de suite le lourd arsenal médical, le traitement lourd, la  « longue et douloureuse maladie », alors que « chimio » ça rime avec « rigolo », « gâteau », « bateau » ou « abricot » : que des mots sympas.

 

L’un des produits de chimio que l’on m’injectait était la « bléomycine ». L’infirmière avait coutume de dire :  » je t’apporte ta bléo ». « Bléo » c’est sympa, ça sonne bio, ça pourrait être une marque de yahourt nature allégé.

 

De la même façon, l’oncologue préfèrera prescrire des « rayons » que de la « radiothérapie ». Avec le terme de « radiothérapie », on entend inconsciemment « Tchernobyl »  ou « Fukushima », on sent bien qu’on va se prendre la production journalière d’une centrale nucléaire dans la gueule et que même guéri, on s’en sortira difficilement sans quelques séquelles. En revanche, « rayons », ça résonne tout de suite plus « cure de jouvence », les « rayons » ont une connotation « ensoleillée », l’hospitalisation en deviendrait presque un séjour en station balnéaire, ou au pire en cabine à UV : finalement, un lit médicalisé, c’est encore plus confortable qu’un transat, non ?

Voilà, je pense, cher ex-cancer, la raison pour laquelle on substitue de plus en plus le terme d’ « oncologie » à celui de « cancérologie »: derrière deux termes apparemment équivalents, il y a des peurs différentes, des représentations différentes : dans le terme « cancérologie », il y a le mot « cancer », alors qu’il est dissimulé dans celui d' »oncologie ».  C e ne sont pas les mêmes images qui viennent à l’esprit lorsque l’on nous parle d’oncologie ou de cancérologie. « Le poids des mots, le choc des photos », comme ils disent à Paris Match.

             Ton ex-patient.

ps: T’as vu cher ex-cancer? Un an sans venir t’écrire sur ce blog, et là, bim, deux lettres rapprochées d’un coup. Noël oblige, j’ai une pensée même pour ceux que j’ai viré de ma vie.

 

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7 réflexions sur “Cher cancer, faut-il dire « oncologue » ou « cancérologue » pour désigner celui dont le métier est de te détruire ta sale face de crabe?

  1. Je m’étais posé cette question, aussi, sans comprendre quelle était la différence. Mais en lisant cette lettre, ça me paraît assez logique. Et c’est vrai que, inconsciemment, j’ai tendance à parler à mes proches de mon « oncologue », plutôt que de mon « cancérologue », car je trouve ça moins dramatique! Bien vu!

      • Il n’est pas totalement finis, je suis en rémission depuis 1 an et 4 mois, avec prise de sang, scanner, visite, etc… Merci à vous, votre blog m’a fait me sentir un peu moins seul durant la chimio ^^

  2. accoler le mot « cancer » au nom de « France Gall », ça prête presque à rire, ou du moins ça dédramatise le sujet.

    Un peu de mauvais goût puisque France Gall s’est battue contre un cancer du sein…

    Pour le reste je partage vos réflexions.

    • J’ignorais, je vais donc couper cette allusion. Je pensais plus au décalage entre la légèreté de sa chanson et le mot « cancer ». Désolé pour cette blague de mauvais goût (mais que j’ai faite sans le vouloir 😉 . En tout cas merci de m’avoir lu.

  3. Merci Ben pour votre humour succulent……. En effet Oncologue peut faire moins peur…… surtout à ceux à qui on parle !!!! Je viens d’apprendre que j’ai Waldenström….. cancer du sang. Je suis totalement sereine. Il faut dire que j’ai plus de 80 ans et que ma vie est faite. COURAGE à tous ceux qui sont dans la souffrance de cette « cochonnerie ». Oh pardon !!!!!

    • Merci pour votre commentaire. Je vous souhaite le plus de courage possible dans votre combat. Bravo pour votre sereinité. Et même à 80 ans, on peut être plus fort que lui, alors courage!

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