Cher cancer, faut-il dire « oncologue » ou « cancérologue » pour désigner celui dont le métier est de te détruire ta sale face de crabe?

Cher ex- cancer,

Ça va ma biche ? Tu as bien pourri des milliers de vies comme tu kiffes le faire en cette année 2015 ? Tu as atteint ton quota ?

Aujourd’hui, j’aimerais t’apporter une précision sémantique sur la spécialité de médecine qui a pour vocation de te détruire ta face de crabe, ta sale race de merde: la « cancérologie ». Ou « oncologie », car on entend de plus en plus ce terme. Tu te demandes peut-être quelle est la différence entre ces deux termes, « cancérologie » et « oncologie » ?

Apparemment aucune. Apparemment. Si ce n’est un détail. Le service d’oncologie, ce n’est pas le service où l’on soigne les ongles incarnés. Non, rien à voir, l’oncologie est une appellation différente pour désigner la cancérologie: ce sont deux termes différents mais qui signifient strictement la même chose. La seule différence tient à la racine du terme : « onco » vient du grec ancien, « onkos », qui signifie « masse », ou « tas » – comme « tas » de merde- alors que « cancer » vient du latin « cancer, cancri », qui signifie « crabe ».

Mais finalement, que la racine soit latine ou grecque, il s’agit bien de la même racine : la racine du Mal. Ainsi, « cancérologie » et « oncologie » désignent la même spécialité de médecine et les mêmes services d’un hôpital; et « cancérologues » ou « oncologues » exercent le même métier, la seule différence étant sémantique.

Cher cancer, je sais ce que tu vas me répondre (ou pas): puisque  « cancérologie » et « oncologie » désignent exactement la même spécialité, pourquoi recourir de moins en moins au terme de « cancérologie », dont tout le monde saisit la signification, pour lui préférer le terme plus confidentiel d’ « oncologie », bien moins évocateur pour le patient lambda ?

J’ai, cher ex-cancer, ma petite théorie à ce sujet. Dans le domaine des maladies graves, il y a des termes qui font moins peur que d’autres : « oncologie » fait moins peur que « cancérologie ». Quand on rencontre un « cancérologue », on se dit qu’on va peut-être crever, alors que quand on voit un « oncologue », on se dit qu’on va peut-être guérir. Ça change tout pour le patient dans son rapport à la maladie.  Quant au médecin, il lui sera plus aisé de délivrer un message positif à un patient serein, prêt à se battre dans un service d' »oncologie », qu’à un patient angoissé qui a la chair de poule chaque fois qu’il entend le mot « cancer » (et donc « cancérologie »). C’est en effet plus facile de rassurer quelqu’un en utilisant des termes scientifiques qu’il ne comprend pas : si le vocabulaire utilisé n’est pas accessible au commun des mortels, c’est que c’est que le médecin est vraiment bon et sérieux.

L’utilisation du terme d’ « oncologie » plutôt que de « cancérologie » est également utilise au radiologue, lors des premiers soupçons de la maladie, avant même que nous ayons déjà rencontré le spécialiste :

Le radiologue : « Au regard des images, je les ai transmises à l’oncologue, qui va vous rencontrer dès demain »

– Le patient : « Euh, bon d’accord, mais qu’est-ce que j’ai concrètement ? »

– Le radiologue : « L’oncologue vous expliquera cela mieux que moi. Mais il va falloir mettre en place un traitement pour réduire les masses ganglionnaires qui vous font souffrir »

– le patient : « Euh, oui, bon d’accord ».

On voit tout de suite l’avantage d’utiliser un terme confidentiel comme celui d’ « oncologue », ou en tout cas un terme dont tout le monde ne comprend pas le sens, ce qui était mon cas à l’époque. En sortant, je m’interrogeais : « onco… Oncle ? Ca serait une maladie hériditaire ? ou onco…ongle ? Mais quel rapport entre un oncle incarné et mon mal de dos?

Imaginons maintenant la même conversation avec le radiologue, mais dans le cas où celui-ci parlerait plus d’un oncologue, mais d’un cancérologue.

– Le radiologue : « Au regard des images, je vous ai pris un rendez-vous dès demain avec un cancérologue ».

– Le Patient : « Hein ? Quoi ? Un cancer ? Mais c’est pas possible ! Dites moi toute la vérité docteur. Est-ce que je vais mourir ? »

En voyant un « oncologue », on voit la maladie arriver plus doucement : d’abord une suspicion, puis un doute sérieux, et enfin l’oncologue finit par poser le terme de « cancer ». De la même façon, annoncer à ses proches que l’on a une « tumeur » les préserve davantage que de leur dire que l’on a un « cancer » :

– Ma mère : « Bon, on dira à ta grand-mère que tu as une tumeur, ça fait moins peur que de dire que tu as un cancer ».

– Moi : «  euh…. Oui, comme tu veux. En même temps, tumeur, on entend « Tu mœurs, en deux mots ».

– Ma mère : « Tu trouves ? Enfin « tumeur », on imagine un truc plus petit, localisé, alors que cancer, ça fait tout de suite plus généralisé, métastasé »

– Moi : « Bon, comme tu veux, mais quitte à avoir un truc grave, je veux pas non plus qu’on minimise mon mal, je veux en profiter pour être le chouchou de Mamie ».

 

De la même façon, on dira plutôt, « on commence le traitement » que « on commence la chimiothérapie ». A la rigueur, si l’on veut utiliser le terme de « chimiothérapie », on emploiera plutôt son doux diminutif de « chimio », pas simplement pour raccourcir le terme, mais surtout pour le rendre moins agressif à l’oreille : « Chimiothérapie », on imagine tout de suite le lourd arsenal médical, le traitement lourd, la  « longue et douloureuse maladie », alors que « chimio » ça rime avec « rigolo », « gâteau », « bateau » ou « abricot » : que des mots sympas.

 

L’un des produits de chimio que l’on m’injectait était la « bléomycine ». L’infirmière avait coutume de dire :  » je t’apporte ta bléo ». « Bléo » c’est sympa, ça sonne bio, ça pourrait être une marque de yahourt nature allégé.

 

De la même façon, l’oncologue préfèrera prescrire des « rayons » que de la « radiothérapie ». Avec le terme de « radiothérapie », on entend inconsciemment « Tchernobyl »  ou « Fukushima », on sent bien qu’on va se prendre la production journalière d’une centrale nucléaire dans la gueule et que même guéri, on s’en sortira difficilement sans quelques séquelles. En revanche, « rayons », ça résonne tout de suite plus « cure de jouvence », les « rayons » ont une connotation « ensoleillée », l’hospitalisation en deviendrait presque un séjour en station balnéaire, ou au pire en cabine à UV : finalement, un lit médicalisé, c’est encore plus confortable qu’un transat, non ?

Voilà, je pense, cher ex-cancer, la raison pour laquelle on substitue de plus en plus le terme d’ « oncologie » à celui de « cancérologie »: derrière deux termes apparemment équivalents, il y a des peurs différentes, des représentations différentes : dans le terme « cancérologie », il y a le mot « cancer », alors qu’il est dissimulé dans celui d' »oncologie ».  C e ne sont pas les mêmes images qui viennent à l’esprit lorsque l’on nous parle d’oncologie ou de cancérologie. « Le poids des mots, le choc des photos », comme ils disent à Paris Match.

             Ton ex-patient.

ps: T’as vu cher ex-cancer? Un an sans venir t’écrire sur ce blog, et là, bim, deux lettres rapprochées d’un coup. Noël oblige, j’ai une pensée même pour ceux que j’ai viré de ma vie.

 

Cher cancer, tu es un référendum à la vie: avec toi, c’est « oui » ou c’est « non ». Pas de voie intermédiaire possible.

Cher ex-cancer,

Nos correspondances se sont espacées, mais je fais ma vie, et toi tu fais la tienne. Ou plutôt tu te fais celles des autres. Désolé, mais tu m’inspires moins. D’ailleurs, là, devant ma page blanche, quand je t’écris que « tu m’inspires moins », le seul souvenir à ton propos qui me revient, cher cancer, est le suivant. Je suis allongé sur la table du scanner, et la voix de synthèse me dit :

– «Inspirez…  Retenez votre inspiration ».

15 secondes plus tard

« Vous pouvez expirer ».

Bah j’en suis là : je ne la retiens pas mon inspiration, elle se retient d’elle-même, complètement censurée par mon esprit. Mais à défaut d’être inspiré, je peux encore expirer, et expirer si fort au point de cracher. Non plus cracher la salive pâteuse due aux traitements écœurants de la chimiothérapie et autres produits dégelasses, qui affectent nos 5 sens. On sent chimio, on a le goût chimio, l’odorat chimio, et même quand on se regarde dans une glace, on voit chimio : « c’est clair qu’avec cette gueule, ce pâle reflet de moi-même, on voit bien que la boule à zéro, c’est pas un choix esthétique délibéré ». Au moins, le toucher n’est pas chimio, puisqu’on perd la sensibilité à l’extrémité des doigts le temps du traitement. Non je ne vais pas cracher cette salive pâteuse due à la chimio, ni tout le déguelis gardé en moi pendant le traitement (ça t’épate si je te dis que je tiens mieux la chimio que l’acool ?), mais simplement expirer, souffler sur le papier quelques dernières pensées, plus apaisées que celles de mes précédentes lettres. Sache que je ne suis pas rancunier, alors après sept ans de rémission, il est temps de passer l’éponge (sur ce que tu m’as fait, pas sur le vomi, pour ça l’éponge est passée depuis longtemps).

Allez, c’est parti, je me lance, j’expire un bon coup, et voilà ce qui sort : l’annonce d’un cancer, c’est un peu comme un ultimatum, ou plutôt un référendum, à soi-même : il n’y a que deux votes possibles : « oui, je vais vivre » ou « non, je ne vais plus vivre, je vais crever ». Pas de voies intermédiaires, pas de « peut-être », pas de réponse de normand « Ptet ben que oui ou ptet ben que non ». C’est « oui », ou c’est « non ». C’est ce qui me fascine dans le cancer, il n’y a pas voie médiane : en cancer non plus, les votes blancs ne sont pas comptabilisés. Il y a bien nuances, des « je vais encore vivre mais combien de temps », bref, une putain de position de centriste de la maladie. Sauf que le centrisme en cancer, c’est moins sympa qu’en politique, ça repose plus sur des incertitudes que sur des convictions.

Et comme pour un vrai référendum, il y a une campagne de défense de « oui » et de « non ». Pour ma part, le « oui » était défendu par « la tête», le non par le « corps ». Des premiers soupçons de la maladie jusqu’à la fin des traitements, je ressentais cette désynchronisation entre mon esprit, ma volonté, qui disait « Oui, je vais vivre, je veux réussir » et le corps qui disait « Non, c’est trop dur, tu es épuisé, tu vois bien que ton corps ne suit plus ». C’est un peu ça le cancer, l’esprit dit « oui », ou veut dire « oui », parce qu’il y a quand-même des moments de découragement, quand le corps dit « non » :

– « Oui, dit la tête, je veux passer ce putain de concours : je suis sûr que c’est mon truc, en bossant bien, je peux le réussir, et j’accèderai à un métier que j’aime ».

– « Non, contredit le corps, tu ne vas pas le passer ce concours, regarde, ça fait deux moins que tu ne dors pas à cause de douleurs terribles dans le dos et que tu te réveilles plus épuisé qu’au coucher. Ca ne te ressemble pas ces douleurs incessantes dans le corps, il y a peut-être quelque chose de grave ? ».

 

– « Oui, affirme l’esprit, je vais aller courir, faire du vélo, le sport, ça me libère la pensée, ça doit me manquer, c’est pour cela que je me sens fatigué aussi bien psychiquement que physiquement».

– « Non, tu ne peux pas, lui rétorque le corps : regarde, tu es amaigri, tu as les jambes flageolantes, tu as la chair de poule au bout de quelques minutes de course, tu es obligé de t’étaler par terre pour ne pas gerber quand tu cours, et tu frissonnes alors que tu es en sueur et qu’il fait 28°C à l’ombre ».

Cher cancer, surpris par ce décalage que tu crées entre un esprit qui dit « oui » et un corps qui dit « non », on finit par vraiment s’inquiéter, à trouver cela bizarre, le coup du lumbago qui ne passe pas, avec ces douleurs atroces dans le dos qui sont encore plus insupportables quand on est allongé sur un matelas moelleux que quand on est debout. Alors on va chez le médecin vers un check-up complet. Et la spirale infernale commence : d’abord le généraliste, puis le spécialiste, la simple prise de sang puis le scanner complet, doublé d’un IRM et d’une nouvelle prise de sang, bien plus complète, avec 8 tubes à remplir et envoyés dans des labos différents. Vient ensuite l’annonce, avec un nouveau référendum, avec toujours ce combat entre le « oui » de la tête (ou le « oui, mais… » selon le courage qu’il nous reste) et le « non » du corps :

– « Oui docteur, dit la tête, je vais me battre ».

– « Non, dit le corps, tu ne vas pas te battre, tu as trop mal »

– « Oui mais, se rassure la tête, mais tu vas voir, la morphine ça soulage. Ça endort la douleur. D’ailleurs morphine ça vient de Morphée, déesse du sommeil et des rêves».

– « Non, répond le corps, la morphine soulage la douleur mais pas le mal. Je n’aurai peut-être plus mal, mais j’irai toujours mal».

– « Oui, lui rétorque l’esprit, mais on a la chimio avec nous pour détruire le mal».

Il est là, le référendum : le « oui » à la vie, défendu par son armée de militants, alias les particules de chimio, qui doit à tout prix l’emporter sur le « non » du corps et de sa propre armée, alias les cellules cancéreuses. Pas d’isoloir pour ce référendum, mais bien un combat isolé : on se bat seul, contre soi-même, contre son propre corps. Cher cancer, ce qui te distingue de beaucoup de maladies est qu’avec toi, on ne se bat pas contre un virus extérieur. On ne peut pas imaginer un vilain virus ou une vilaine bactérie attrapée on ne sait comment. Non, l’agresseur, c’est nous même, notre propre corps. L’agresseur, c’est la plus petite composante de notre corps, une minuscule petite cellule, qui a muté en cellule cancéreuse, et qui s’est divisée en milliers d’autres petites cellules cancéreuses. Perfides, ces cellules font invasion dans le corps humain, et vont se répandre jusque dans les organes sains. Je comprends pourquoi on les nomme « cellules malignes », puisque tel le cheval de Troie qui a attendu d’avoir passé les portes de la ville pour voir ses guerriers se dévoiler, ces cellules attendent de s’être diffusées dans les autres organes avant de se manifester par des symptômes sur le corps : quand on s’en inquiète, l’ennemi est déjà là, bien installé, prêt à se battre.

 

Cher cancer, une bonne cinquantaine de poches de chimios plus tard, diffusées sur seulement 4 mois mais intensément, le « oui » l’a remporté sur le « non » dans ce référendum à la vie. Un « oui » confirmé lors des référendums ultérieurs que constituaient mes visites de contrôles avec la confirmation par le médecin, à chaque fois, que je restais en rémission. J’en suis donc à un septennat de bonne santé, déjà.

Je n’ai plus cette opposition entre le psychique et le physique : quand ma tête dit « oui », le corps dit « oui » aussi. Et c’est tellement plus simple, quand le corps et l’esprit sont synchrones :

-« Tiens, cette année, je me mets au sport, dit la tête. Allez, je vais courir une fois par semaine, et la salle de sport un autre soir de la semaine. Enfin, je dis ça, je ne sais pas si je vais le tenir. Physiquement je veux dire. A la base, je ne suis pas sûr d’être un sportif ».

 

-« Bien sûr que oui, répond le corps, qui se veut rassurant : tu vas le tenir cet objectif : corps et âme sont toujours en parfaite adéquation ».

 

-« C’est fou, cette année, je pète la forme, je me sens une volonté d’enfer, je sens que je vais l’avoir, ce putain de concours que j’avais raté à l’époque du cancer» dit la tête.

 

-« Oui, tu vas l’avoir, répond le corps, mais ne néglige pas ta séance de sport hebdomadaire : ton corps a besoin de se dépenser pour que tu gardes les idées bien fraîches. Mais sache que j’irai toujours dans ton sens pour que tu te sentes bien physiquement. Physique et psychique, même combat».

 

Voilà pour mes nouvelles, cher cancer. Ne m’en donne pas des tiennes, je m’en passerai.

signé: Ton ex.

PS: Encore désolé de t’écrire moins souvent, je voulais quand même te remercier de peut-être moins m’inspirer mais de me laisser plus respirer.

 

cher cancer, un an sans t’écrire.

Cher (ex) cancer,

Ça faisait longtemps ! Depuis l’été dernier. Ca me fait bizarre d’écrire « cher cancer », j’avais presque oublié que l’on pouvait écrire à son cancer. A son ex-cancer. Je ne me souvenais plus que tu étais un être comme tous les autres, sensible, doué de sentiments, de compassion, sachant faire preuve d’abnégation et de don de soi, auquel on peut écrire pour partager ses sentiments, ses souvenirs, ses angoisses… Je plaisante, pauv’ tache. Ne m’en veux pas de traiter de tache, c’est mon cancérologue qui avait commencé par de désigner de la sorte :

Le cancérologue : « vous voyez la tache, là sur ce scanner ? »

Moi : « euh oui. »

Le cancérologue: « cette tache, c’est votre cancer ».

Mais la pauvre  «tache » que tu es ne se voit plus sur mes scanners depuis bien longtemps, et je ressentais moins le besoin d’entretenir nos « correspondances ». Enfin c’est surtout moi qui « corresponds », puisque tu ne te donne  jamais la peine de me répondre. D’ailleurs je t’en remercie, cela vaut mieux pour moi : je redoute toujours ta façon de te manifester. C’est rarement bienveillant.

Difficile donc pour moi de poursuivre aussi régulièrement qu’auparavant nos correspondances. Il faut reconnaître qu’ayant atteint les cinq ans de rémission, tu es es plus encore  un « ex » cancer qu’au  temps où nos échanges épistolaires étaient rapprochés, et je crains maintenant que mes courriers ne me reviennent avec le cachet « n’habite plus à l’adresse indiquée ». L’adresse indiquée ? Dans mon abdomen, au dessus de l’abdomen, en dessous, sur les côtés, bref, dans toutes ces résidences secondaires de mon corps où tu avais métastasé. Toutes ces résidences secondaires… j’aurais pu te faire payer l’impôt sur l’infortune si j’avais voulu. Squatteur! Je me réjouis de savoir que le seul logement qu’il te reste en moi maintenant que le bail des cinq ans est arrivé à son terme, c’est dans mes souvenirs. Et c’est trop d’honneur que je te fais en t’accordant toute cette place. Pourquoi je ne t’expulse pas ? T’expulser des souvenirs c’est impossible, et  ce n’est pas à cause de la trêve d’hiver. Si l’on a pu « assez aisément » te déloger de tous les endroits où tu avais métastasé, je crois bien que mes souvenirs sont bien le dernier endroit duquel on ne  te délogera pas. Attends-toi donc à quelques derniers courriers.

Pourquoi t’écrire alors, si j’en ressens moins le besoin? En fait je prenais le train ce soir, et je n’avais pas prévu de lecture. Du coup je me suis dit : « tiens, ça va faire un an que je n’ai pas écrit à l’autre con » . Et c’est avec le plus grand respect du monde, crois-moi, que je me permets de te qualifier de con. Prends-le comme un titre honorifique… Un con c’est souvent inoffensif et ça fait marrer : c’est le contraire de toi et c’est une sacrée gentillesse que je te fais en te gratifiant du titre de « con ».

Un simple courrier de politesse, en somme. Pour rester en contact. A Noël on écrit à la vieille tante qu’on ne voit plus et au meilleur ami d’enfance avec lequel on s’était juré de continuer à se fréquenter « quand on serait grand », et avec lequel les années passant, on se contente d’un bref courrier à Noël. Et l’été on écrit à son cancer. Pourquoi t’écrire l’été, et pas à Noël comme pour la vieille tante et le meilleur ami d’enfance qu’on ne voit plus ?  Parce que Noël c’est religieux, Noël c’est la famille. Or tu n’es pas très famille. Reconnais-le. Les familles tu les brises. Tu les casses, tu les amputes d’un père, d’une mère, d’un enfant. De toute façon dans mon cas personnel il me parait plus logique de t’écrire l’été : on avait débuté notre relation en juin. Je n’oublie pas les dates.

Cher ex-cancer, l’ennui avec ces courriers annuels que l’on fait un peu par obligation, que ce soit pour toi, pour la vieille tante ou pour le copain d’enfance, c’est que l’on ne sait jamais trop quoi raconter. A la vieille tante, on écrit « chère grande tante, j’espère que tu vas bien, que tu as passé une bonne année. Je te souhaite un joyeux noël, et d’avance une très bonne nouvelle année, santé et bonheur. J’espère te voir bientôt chez grand-mère». Ce genre de mot sans intérêt, on ne peut pas l’écrire à son cancer : je ne tiens pas à te voir bientôt chez grand-mère, et je n’oublie pas que mon premier contact indirect avec toi, cher cancer, c’était chez grand-père. Tu ne l’avais pas épargné, salaud. Quant à l’ami d’enfance, on écrit… Peut importe ce qu’on lui écrit, tu n’es pas un ami d’enfance et encore moins un ami d’enfance avec qui j’ai envie de rester en contact.

Il s’est pourtant passé des choses depuis mon dernier courrier l’été dernier : j’ai passé mon dernier scanner, celui des fameux cinq ans, et j’ai vu mon cancérologue pour la dernière fois. C’était presque triste. Tu es quand même une sacrée ordure, cher cancer (et c’est avec le plus grand respect du monde, crois-moi, que je me permets de te qualifier de sacrée ordure. Prends- le, là encore, comme un titre honorifique : une ordure ça a du bon, ça peut se recycler) : tu m’as fait rencontrer des personnes que j’espérais ne jamais rencontrer, comme le cancérologue et les infirmières. Et comme j’ai eu la chance de te détruire à coup de chimio dans ta sale gueule de crabe (et c’est toujours avec le plus grand respect que je me permets … ), tu réussis malgré tout à me rendre un peu triste de faire mes adieux à un cancérologue que j’ espérais ne jamais connaître, mais maintenant que ça va bien et que je le connais, j’aurais tellement aimé ne jamais avoir à lui dire adieu. Parce que quand même, lui et tout son personnel, ce sont vraiment des gens formidables.

Cher ex –cancer, je te raconterai ma dernière consultation chez le cancérologue dans un prochain courrier : mon train arrive à paris, assez pensé à toi pour aujourd’hui.

 

                   Ton ancien patient, dont l’inspiration se volatilise un peu avec les années, mais qui te garde à jamais ancré dans ses souvenirs et dans son cœur. Non, seulement dans ses souvenirs, pas dans son cœur. Ca doit être dangereux de garder un cancer au cœur.

PS 1: Pour me faire pardonner de mon silence cette année,  je vais profiter de l’été pour t’envoyer d’autres courriers, j’ai un peu de temps.

PS2 : j’me demandais, est-ce que ça a un sens si je raconte sur ce blog des choses qui n’ont rien à voir avec le cancer ? j’ai d’autres sujets qui m’inspirent, et plutôt que de lancer un autre blog, je pensais pouvoir le faire ici: après tout, parler de tout sauf du cancer, c’est peut-être ça le sens d’un blog sur l’après cancer. 

 

 

 

Cher ex-cancer, en vacances je ne pense à rien… donc je pense à toi.

                   Cher ex-cancer,

Je t’envoie cette carte postale de vacances. C’était mon dernier jour à la mer. Je voulais donc te remercier de ne pas revenir, et de me permettre ainsi de vivre des moments simples comme celui-ci : une journée à la mer. Certes tu es loin de moi, mais comme je ne suis pas totalement ingrat, je pense à toi. Parfois. Un peu. Beaucoup. Passionnément. A la folie. Car si tu n’es plus là physiquement, tu es encore un peu présent par la pensée. Tu es encore plus « malin » qu’on ne le dit : tu n’es plus rien , tu es plus bénin que bénin, puisque tu n’es plus rien, et tu arrives à faire en sorte que je continue de penser à toi. Pervers, va !

Après toi, chaque moment doit être vécu comme si c’était la dernière fois. On le ressent particulièrement lors d’une dernière journée à la mer. Je m’explique. Aujourd’hui, c’était ma dernière journée à la mer. J’étais allongé sur mon transat, peinard, je regardais le ciel bleu et je ne pensais à rien. Et ne penser à  rien, c’est le meilleur moyen pour commencer à penser à toi.

Et quand je te dis que tu es malin, Cancer, je n’exagère pas : c’est dans les bons moments que tu t’incrustes dans mes pensées, là, entre deux neurones qui se contentent de regarder le ciel, tu en profites pour mobiliser tous les autres neurones pour me faire penser à toi.

C’est vrai, au travail, trop occupé, je n’ai pas le temps de penser à toi. Quand je bouffe, je suis occupé, captivé par la TV bien souvent en marche quand je prends mes repas. . Aux chiottes par exemple, je ne mobilise pas plus de neurones que quand je regarde le ciel, et pourtant tu ne t’incrustes pas. Et là, je suis détendu, peinard sur mon transat, et bing ! Vlan ! Je pense à toi.

Comment tu fais pour t’incruster ? Ne te défends pas. Ne me dis pas, tel un gamin qui vient d’être pris en faisant une connerie « j’ai rien fait ! ».

Allongé sur mon transat, de l’œil gauche je vois le ciel bleu, de l’œil droit le parasol. Je ne pense à rien. Et comme je ne pense à rien, je pense à toi : je me dis : « tiens ! Je suis exactement dans la même position que sur le lit d’hôpital il y a 5  ans »… Bing ! Ca y’est, j’ai pensé à toi. Comme ça. En ne pensant à rien, j’y ai pensé. Alors que si j’avais réglé le transat sur le premier cran, j’aurai été plus incliné qu’il y a 5 ans, et mes neurones souvenirs n’auraient pas fait ce rapprochement. Je suis sûr, gros vicieux , que c’est toi qui a fait en sorte il y a quelques minutes plus tôt que je règle le transat sur le 3ème cran. Je t’imagine, bien que n’étant plus rien, mais toujours un peu malin, en train de manipuler  mon neurone régleur de transat :

–          Neurone évaluateur de la bonne inclinaison de transat : « bon, le 3ème cran, c’est bien, comme ça je peux à la fois prendre le soleil, et lire le livre ».

–          Cancer qui n’est plus rien mais toujours un peu malin : « attends, neurone, mets plutôt le transat sur le 2ème cran, je vais lui faire une blague, tu vas rire ».

–          Neurone évaluateur de la bonne inclinaison de transat : « T’es encore là toi ? J’croyais qu’t’étais parti ? »

–          Cancer qui n’est plus rien mais toujours un peu malin : « Non, j’suis plus là, mais encore un peu quand-même. J’suis un cancer malin moi ».

–          Neurone évaluateur de la bonne inclinaison de transat : «  Laisse le tranquille. Il veut lire sur son transat. Le 2ème cran il aura mal au cou. Ca va lui rappeler quand il avait des ganglions dans le cou »

–          Cancer qui n’est plus rien mais toujours un peu malin : « Lol, c’est ça qui est rigolo. Et en plus, il sera dans la même position qu’il y a 5 ans »

–          Neurone évaluateur de la bonne inclinaison de transat : «Et si je refuse ? »

–          Cancer qui n’est plus rien mais toujours un peu malin : « Je reviens pour de vrai »

–          Neurone évaluateur de la bonne inclinaison de transat : «Bon bah va pour le 2è cran du transat. Mais je suis un neurone, faut que je justifie rationnellement le 2 è cran si je veux que le cerveau reçoive l’ordre. »

–          Cancer qui n’est plus rien mais toujours un peu malin : Euh… Dis lui qu’il profitera mieux du soleil, il lira après.

–          Neurone évaluateur de la bonne inclinaison de transat : « Ok. T’es vraiment une tumeur maligne toi ».

–          Cancer qui n’est plus rien mais toujours un peu malin : « Je sais »

Et voilà comment, cher ex-cancer, en réglant mon transat sur le 2ème cran, tu as fait en sorte que je pense à toi : position plus mal au cou.

Et ce n’est pas tout, cher ex-cancer. Comme je suis allongé dans la même position qu’il y a 5 ans, que j’ai mal au cou comme si j’avais des ganglions, quand mes yeux se posent sur le pied du parasol à ma droite, je pense : « tiens ! le pied du parasol, ça me fait penser au pied à perfusion d’il y a 4 ans ». Re bing ! J’ai re- repensé à toi. Et toujours dans les bons moments. Je pourrais tout aussi bien repenser à toi sur les chiottes, lieu de mes constipations dues au traitement à l’époque. Bah niet, je n’y pense pas. Et là, par une curieuse association d’idées, je pense à toi. 

Pour t’oublier, j’essaie de penser à autre chose, en fixant le ciel bleu. C’est beau, je me contente de le contempler. Ce ciel bleu, uni, sans impuretés ou nuages,  je me dis qu’il est quand même plus agréable que le plafond blanc, uni, sans impuretés grâce aux produits désinfectants de l’Hôpital public. Re re bing. J’ai re-re-repensé à toi. Alors ce ciel, je le regarde plus intensément, je ne vois toujours pas de nuage en l’air, mais j’en sens un.  Un tout petit nuage, pas dans le ciel, dans mon dos, j’ai une petite douleur. Tout cela avait commencé par un mal de dos insoutenable. Là j’ai une toute petite douleur, en plus le transat n’est pas confortable. Re re re bing. J’ai re re re pensé à toi. Malin va !

Je me lève de mon transat (tout seul, sans infirmière « si tu veux te lever, appelle nous, tu as une petite tension »), je vais me baigner. Il y a du monde. Je ne pense à rien, donc je pense à toi. Après un moment, je veux sortir, mais je reste, profiter jusqu’au dernier moment. Toujours tout vivre comme si c’était la dernière fois. Il n’y a qu’un an à attendre. Ou pas. La mer se vide de ses baigneurs. Je suis le seul au milieu de la mer, comme un cancéreux est seul au milieu de la tempête. Re re re re bing. J’ai re re re repensé à toi. Malin va !

Perdu dans mes pensées, je me prends une vague. D’eau salée. Ca vaut mieux que des vagues de mauvaises nouvelles. Re re re re re bing. Mais pourquoi penser à toi quand tout est beau, quant tout va bien ?

Le soleil s’éteint, il devient rouge, lointaine, comme une tumeur qui dégrossit. Re re re re re re bing… Il faut que je sorte, c’était la dernière journée de farniente, et de toute façon il n’y a qu’un an  à attendre. Mais on ne sait jamais… Profiter comme si c’était la dernière fois. Alors je reste 10 minutes de plus.  10 minutes de baignade, c’est quoi dans une vie ? Bah c’est 10 minutes. Et plein de vagues.

Je me retourne pour gagner la plage. En revenant, devant moi les vagues déferlent, viennent s’échouer sur la plage, l’écume se répand. La formation de l’écume est dûe, sur le plan chimique, au mélange d’eau et d’air et de matières minérales. De l’eau, de l’air, donc de la vie. Tout le contraire de toi. Re re re re re re bing…

 

Ton ancien malade, qui ne manquera pas de te renvoyer une carte postale l’année prochaine. Il n’y a pas de raisons.

Cher ex-cancer, carte postale de montagne où je fais des insomnies, mais cette fois tu n’y es pour rien

                           Cher ex- cancer,

Pendant ma randonnée en montagne, j’ai dormi en refuge, et j’ai mal dormi. Ca m’a fait bizarre, car c’était à 2 ou 3 jours près précisément 5 ans après une terrible nuit d’insomnie, où  je n’avais réussi à dormir que deux fois 20 minutes,  terrassé sur mon lit, avec la sensation d’être crucifié dessus par mes ganglions qui me provoquaient des douleurs insoutenables, à  quelques jours du diagnostic.

Or cette nuit, comme il y a 5 ans, j’ai eu très chaud, avec des sueurs. A la différence près qu’il y a 5 ans, la température était raisonnable, et j’étais seul dans ma chambre, pas comme ce refuge où nous étions une bonne vingtaine avec qelques ronfleurs pour remplacer les douleurs et les ganglions dans le rôle des empêcheurs de dormir.

Comme il y a 5 ans, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. A la différence près qu’avant la nuit qui vient de s’achever, j’avais cumulé plusieurs nuits d’une dizaine d’heures, alors qu’il y a 5 ans, j’étais épuisé, je cumulais les nuits d’insomnies, et c’est le corps déconnant qui m’empêchait de dormir.

Bref, un nuit semblable à elle d’il y a 5 ans, mais pas parce que les douleurs m’énervent, simplement parce que l’air de la montagne excite. Et ça doit terriblement t’emmerder, cher cancer, de savoir que tu n’y es pour rien dans cette insomnie, non?

Ton ex patient, qui dort relativement bien, et dont les insomnies sont plutôt rares. 

cher ex-cancer, quel bonheur de faire de la montagne avec des jambes qui répondent

Cher ex-cancer,

Je t’écris de la montagne où je fais une randonnée sur plusieurs jours. Quel bonheur de grimper avec des jambes qui répondent. Quand on était ensemble, cher cancer, mes jambes étaient comme Windows, elles ne répondaient pas. Elles étaient lourdes, ramant pour avancer, tout comme Windows. Même en réinitialisant le système par une bonne nuit de sommeil, ça n’y faisait rien. Que c’est bon d’avoir du souffle, et de suer après 100 mètres de dénivelés. Au début où nous nous fréquentions, je suais aussi, au bout de 100 mètres aussi, mais 100 mètres de plat. Même sur place, quand je ne bougeais pas, je suais. Et à l’ombre. Même avec la climatisation, affalé sur le canapé, je suais. Je ne pouvais rester ni couché, ni assis, ni debout, parce que ça me fatiguait. Je ne pouvais pas rester sur place. Ca n’est plus le cas, et c’est avec plaisir que je t’envoie cette carte postale de vacances pour te dire que je t’emmerde.

Amicalement.

Ton ex-malade, qui marche, qui saute, qui court, qui court si vite qu’il peut prendre de l’élan pour te mettre un coup de pied dans le cul.

RDV demain ou après-demain pour une nouvelle carte postale à mon ex- cancer.
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Cher cancer, depuis que je te connais, j’ai moins peur des guêpes

Cher cancer,

Je t’envoie cette carte postale de montagne où je passe mes vacances. Je marche beaucoup, et vite, je te remercie de ne pas avoir eu envie de me ralentir à coups de tumeurs dans les jambes et de ganglions dans le cou. Hier, on a pique-niqué. Une guêpe s’est posée sur mon sandwich. Je n’ai même pas crié, je suis resté calme. Avant de t’avoir rencontré, cher cancer, j’aurais crié, j’aurais lâché le sandwich et je serais parti en courant. Mais là non, je me dis que le dard d’une guêpe de doit pas être pire que les dizaines de coups de seringue dont tu m’as transpercé, oh pas toi bien sûr, mais via médecine interposée. D’ailleurs, je n’appréhende plus non plus les prises de sang. Bref, je n’ai plus peur ni des dards, ni des seringues. Tu vois, c’est quand-même utile qu’on se soit fréquenté. Merci de m’avoir oté de cette phobie débile.

Ton ex-malade, piqué au vif

PS : par contre, j’ai toujours peur des chiens pas attachés.

RDV demain pour une nouvelle carte postale à mon ex- cancer.
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